[Shakespeare] Songe d’une nuit d’été

Je suis une intermittente du blog, une intermittente de la lecture et une intermittente des blagues vaseuses. Je ne lis pas beaucoup, et plus souvent des pissenlits [1] que des spécialistes des interviews sur papier glacés et journaux télévisés. Mon programme de lecture est imposé par un programme universitaire et je me balade dans des grands classiques poussiéreux. Enfin, mes billets ressemblent plus à des billets d’humeur qu’à des critiques littéraires avec mes émois de jeune fille en fleur devant mes grands auteurs chéris.

En résumant, je ne sais pas trop ce que je fais là et pourquoi vous devriez vous y promener.

Ceci dit, si tout ce qui devait se trouver sur Le Internet devait être « utile » « intéressant » « justifié », on aurait loupé beaucoup de choses parfaitement essentiellement inutiles, et le monde serait beaucoup plus triste.

 

Shakespeare par Martin Droeshout.
Shakespeare par Martin Droeshout.
Continuons donc, ne serait-ce que pour assouvir ma passion des jeux de mots vaseux ailleurs que devant mon miroir (qui salue le public).

 

Shakespeare donc. Evidemment, je suis folle de théâtre. J’ai un mug « Comédie Française » ; un éventail « Comédie Française » ; un marque page « Comédie Française » ; les DVD « Comédie Française ». (J’attends avec impatience les taies d’oreiller pour baver cultivée). Et l’essentiel : je squatte les strapontins inconfortables-qui-donnent-des-escarres dès que je peux. Dans le monde feutré et poussiéreux des mondains du théâtre, je suis donc une jeune ado japonaise pré-pubère avec un t-shirt Hello Kitty et un mégaphone. Une groupie. On fait ce qu’on peut.

 

Shakespeare donc. La nature humaine n’est-elle pas fabuleuse ? Vous prenez un lambda. Vous l’asseyez mal, longtemps. Soit un peu plié recourbé, soit sur une surface bien dure et inconfortable. Vous vous agitez devant lui, en remuant les lèvres, en récitant un blougi-blouga [2] de vieil anglais dont il ne comprendra, au mieux, que 25%. Vous faites des private jokes sur les petits sequins de la dernière tenue d’Elisabeth I, cette coquine, ou sur la dernière rumeur de la cour. Bref, vous faites ce que vous pouvez pour être her.mé.ti.que. Et pourtant, lambda (oui, il était toujours là, mal assis) rit, lambda, comprend, lambda s’émerveille, lambda est heureux. Soit lambda est parfaitement masochiste, soit le théâtre est parfaitement magique. Figurez-vous que j’ai lu et vu beaucoup de pièces en anglais de Shakespeare et j’ai beaucoup ri. Parce que les acteurs étaient brillants, capable de transmettre un humour, des situations, des émotions. Et puis parce que le théâtre c’est❤ [3].

 

« More villain thou » — As you like it, Shakespeare
C’est une grande première pour moi, Shakespeare en français. Et je m’aperçois qu’avant, je n’y connaissais rien. Je lis une édition bilingue, avec plein de petites notes ultra (pardon) disons-le ch*antes (bonjour Maman) sur la critique du maniérisme chez Shakespeare et pourtant, que c’est bon ! 400 ans après sa mort – Joyeux Pissenlit ! – on lit, on rit, on admire la critique, la dénonciation des lieux communs et les quiproquos qui n’ont rien à envier à certains one-man-show-trop-fresh-yeah.

 

William Blake : Oberon, Titania and Puck with Fairies Dancing.
William Blake : Oberon, Titania and Puck with Fairies Dancing.
Je comprends un peu mieux, et j’aime encore plus (vous êtes contents d’être venus lire de la critique littéraire avec des phrases comme celle-ci tiens). Et comme je suis très très loin des 100% (oui, j’avoue, lambda, c’est moi), je vais prendre encore beaucoup de plaisir à me balader chez cet auteur.

 

Et sinon pour l’intrigue on a : des couples qui s’aiment à en mourir. Des parents pas contents contents. De la fuite. Des fées qui mettent la pagaille. Des rougeauds qui jouent au savants. La lune cette petite coquine. et YOUPLABOOM.

 

[1] Des auteurs morts donc. Relire la phrase précédente.
[2] Je ne suis pas sûre que ce soit encore autorisé comme expression en 2016. Mais comme je crois que c’est interdit depuis avant ma naissance, je pense que j’ai loupé l’arrêt d’interdiction.
[3] Je pense que je viens de trouver un sac Hello Kitty assorti au T-Shirt.

 

(Images : Oberon, Titania and Puck with Fairies Dancing. By William Blake, c. 1786. Vous pouvez l’admirer au Tate Britain. Tombé (ouille) dans le domaine public, et trouvé ici.
Title page of the First Folio, 1623. Copper engraving of Shakespeare by Martin Droeshout. Domaine public, trouvé ici
[Shakespeare] Songe d’une nuit d’été

[Holly Goddard Jones] Une fille bien

Si vous étiez en face de moi, cher lecteur Inconnu de le Internet, je vous tendrez ce petit livre sans un mot, presque sans un regard. Rien, je ne dirais rien.

En me le rendant quelques temps plus tard, vous me diriez juste « Merci », pour le texte que pour le geste. Et à votre tour vous le feriez circuler sans un mot de trop. Peut-être que nous partagerions nos ressentis, une impression commune, un avis. Peut-être que nous ne saurions pas bien trop quoi dire. Nous serions, moi en tout cas, gauche.

Je serais gauche parce que je ne sais pas mettre de mots sur cette puissance, cette force, ce calme raz de marée, cette justesse, cette subtilité qui se dégage de ces nouvelles. Je ne peux pas dire mieux que cette impression profonde, là bas au fond du côté des entrailles, qui m’a marquée à la lecture de ces textes. Un sentiment diffus, instinctif et fort, la certitude d’avoir lu un grand recueil de nouvelles.

J’ai envie de te laisser sur ces mots, cher lecteur inconnu de le Internet, de te dire de te débrouiller comme ça. Mais tu n’es pas dans mon salon (heureusement) et tu ne me croiras pas comme ça, je le sais bien. Alors je précise : c’est un GRAND recueil de nouvelles. Voilà.

(Image reproduite avec l’aimable autorisation de b4ck, que vous pouvez retrouver ici).

[Holly Goddard Jones] Une fille bien

[Mohammed Aïssaoui] L’affaire de l’esclave Furcy

Il est des voix du passé qu’il faut entendre, écouter, partager, protéger et transmettre. Parmi elles, cette voix silencieuse, effacée, rayée, supprimée : Furcy, un nom et si peu de traces. La voix d’un esclave qui se bat pour sa liberté.

Les archives historiques sont riches et passionnantes mais, avouons-le, elles sont inaccessibles pour le commun des mortels. Déjà, il faut savoir ce que l’on y cherche, connaître un peu « Furcy », deviner les trésors historiques qui se cachent derrière ce prénom. Ensuite il faut du temps, de la persévérance et de l’imagination. C’est pourquoi les romans historiques sont vitaux. Ils nous racontent l’histoire, nous prennent par la main et nous ouvrent les yeux. Mohammed Aïssaoui nous raconte une histoire dans ce roman, nous entraîne à sa suite. Il nous explique patiemment ses découvertes et nous aide à en apprécier les enjeux.

Fers d'esclaves par Antoine Taveneaux
Fers d’esclaves par Antoine Taveneaux

L’esclavage est pour moi un sujet silencieux. J’en ai appris les grandes lignes, les frontières, les dates mais il me manque le réel, l’humain, le ressenti, l’histoire. J’ai besoin qu’on me raconte des histoires personnelles pour que je réalise, je comprenne, que j’humanise l’Histoire. En ça ce court roman bien écrit apporte quelques pages à ma (trop) lente prise de conscience. Il m’en faudra d’autres.

(Image : Fers d’esclave par Antoine Taveneaux sous licence Creative Commons Attribution-Share Alike 3.0 Unported license)

[Mohammed Aïssaoui] L’affaire de l’esclave Furcy

[Alain Fournier] Le Grand Meaulnes

Mes racines sont en mousse. Mes racines sont de mousse, de ronces, d’orties, de pins et de chênes, de châtaigniers ou de tilleuls. J’ai grandi dans un plat pays, un pays citadin, sans ligne d’horizon, même si plein de bonheurs. J’ai fugué dans un pays de forêts et de recoins, de secrets et de silences. Mes racines sont des vacances, des WE, des parenthèses.

Mes racines sont dans cette Sologne où de générations en générations, on revient. Mes racines sont dans ces histoires. Alors forcément, le Grand Meaulnes était un passage obligé. Une obligation telle que je l’ai longtemps évitée, repoussée, crainte. Ma première rencontre fut un échec. Longtemps j’ai eu peur de ne rien y trouver, de ne rien y comprendre.

Cette première lecture fut déroutante, dérangeante. Sur un fil, jamais sûre de ce que je lisais, de ce que je comprenais. Rassurée par les notes de bas de page, les explications, les commentaires. Difficilement, mais patiemment, j’ai commencé à comprendre, ou plus justement, à deviner. J’ai commencé à reconnaître, à apprécier.

Et puis j’ai compris l’évidence : j’ai grandi dans ce Domaine Perdu.

 

Heaven by Back
Heaven by Back

 

 

(Image : Heaven par B4ck, que vous pouvez retrouver ici et reproduite avec son aimable autorisation.) 

[Alain Fournier] Le Grand Meaulnes

[Ernest Hemingway] L’adieu aux armes

Péremptoirement et pourtant fort justement, je l’affirme : il ne faut pas lire les quatrièmes de couverture. Elles nous spoilent et par là-même nous spolient nos plus belles découvertes, nos émerveillements et nos surprises. Celle-là ne déroge malheureusement pas à la règle, rédigée par un pied avec des pieds [1], elle raconte en deux phrases seulement, prouesse, l’essentiel du livre. Que celui qui prend un malin plaisir à me gâcher mes lectures avec des quatrièmes de couverture, des notes de bas de page ou des préfaces se dénonce que je lui raconte la FIN DE GAME OF THRONES. Et oui. Non mais. Moi aussi je peux être diabolique. (Non je ne l’ai pas lu. Mais j’ai une Ginette cultivée et je n’hésiterai pas à m’en servir).

Un brillant commentateur, une fine plume, un bon esprit de la formule, bref un rédacteur de quatrième de couverture a écrit au dos de mon exemplaire :

« Un des meilleurs romans de guerre. Un des plus grands romans d’amour ».

Même si je suis d’accord, il aurait dû s’arrêter là, ce funeste macrocéphale.

Ernest Hemingway et sa femme Hadley à Montreux

Plantons le décor. Première guerre mondiale, Italie. Italie ? Je présente d’avance toutes mes excuses aux Italiens qui me lisent par dizaine de milliers (au moins) mais je ne savais pas que vous aviez participé. Alors certes c’est une preuve flagrante de mon ignorance crasse, mais c’est aussi parce que vous êtes un peu loin de ma Picardie natale, ses tranchées, ses massacres. On a un peu tendance à vous imaginer au soleil, et pas les pieds dans la gadoue. Alors que vous y étiez. Toutes mes excuses. Toutefois, je ne voudrais pas avoir l’air d’en rajouter une couche, mais on m’a dit, je ne dénoncerai personne, que vous les Italiens, vous ne finissiez que rarement (je n’oserai pas écrire jamais) vos guerres dans le camps dans lequel vous les avez commencées. Alors en général moi et mon ignorance crasse on ne sait pas, mais pour celle guerre là Wikipédia me dit que vous étiez d’abord côté Triplice avant d’être côté Triple-Entente. Du coup, toute mes excuses, mais c’est un peu compliqué à suivre.

Italie, première guerre mondiale. L’horreur d’une guerre de position, version montagne. Viser une montagne. Puis une autre. Reculer. Avancer. Une seule route. Des colimaçons. Des bombardements. L’ambiance de guerre transpire tout au long du roman avec cette écriture et ce style, ce vocabulaire si particulier. On est rarement dans l’émotion, le pathos. On est dans le quotidien, le jour après jour, le « on fait ce qu’on peut ». Les hommes de troupe. L’incompréhension. Et ce sentiment si particulier d’impression d’un grand bordel. Qu’au fond personne ne comprend rien. Personne ne commande. Personne ne sait ce qui se passe.

Montagne bar B4ck
Montagne bar B4ck

Italie, première guerre mondiale. La beauté d’une histoire d’amour improbable. D’un coup de foudre inexpliqué, inexplicable. Une petite bluette bien simple et bien gentille. L’amour sous sa forme la plus naturelle, la plus simple et la plus incompréhensible. Cette petite bulle hors du temps et de l’espace propre aux grandes histoires dans la petite histoire de l’humanité. En toute simplicité bien sûr.

Italie. Première guerre mondiale. Grande histoire d’amour. Si cela ne vous suffit pas, si vous n’êtes qu’un (ou qu’une, pas de sexisme) assoiffé(e) de la pire espèce sans aucune forme de culture, lisez Hemingway (Paris est une fête est une vraie petite merveille également, tout comme, cela va sans écrire mais mieux en l’écrivant, Le vieil homme et la mer). Lisez Hemingway, assoiffé(e). Je vous garantis un verre par page, une bouteille par chapitre, des alcools à foison, une crise de foie. C’est la génération Bukowski.

[1] Comme je n’ai peur de rien, je dénonce. La susdite quatrième de couverture ainsi dénoncée sans ambages est celle de la collection Folio. Voilà.

Images : Ernest et sa femme, trouvée ici. Propriété originale de Mary et Ernest Hemingway et maintenant propriété du John F. Kennedy Presidential Library and Museum, qui l’a mise dans le domaine public. Seconde image par B4ck, trouvée ici et reproduite avec son aimable autorisation. 

[Ernest Hemingway] L’adieu aux armes

[Richard Matheson] Je suis une légende

Année 2054. Période vachement troublée. Les loutres ont envahi la Terre. Les castors grignotent les pieds des baigneurs [sic]. Nicolas Cage et Will Smith sont les deux derniers survivants. Ils vont devoir se battre contre des hamsters géants pour survivre et sauver l’humanité en colonisant la galaxie. 

J’aurais pu être scénariste en fait, je devrais songer à une reconversion. Et le premier que j’entends dire que j’ai forcé le trait me fera le plaisir de regarder en boucle « Battle for Los Angeles » ou Terminator 4. (Ou la Guerre des mondes. Ou Clash of the Titans. Vous avez compris l’idée). C’est que normalement, Ginette est plutôt une plante verte qui a beaucoup de goût. Déjà parce que c’est un joli ficus, ensuite parce qu’elle a le bon goût de vivre dans mon salon. Mais en ce qui concerne les films, Ginette peut faire preuve d’un sens critique plutôt au dessus de la moyenne générale des ficus … comme de la plus totale mauvaise foi devant ce que j’appelle les « films catastrophes ». C’est son péché mignon, ou son vice caché, au choix. En reine du compromis, j’ai donc interdit tout film catastrophe, ça s’appelle la négociation.

Richard Mathenson
Richard Mathenson

Histoire de m’apprendre un peu le respect et la tolérance, je me suis pris dans la figure ce que l’on pourrait appeler « un retour de karma ». Plutôt dans le genre vachard le karma. Ça a commencé par une très bonne idée, née d’une discussion et d’une passion partagée : une bibliothèque tournante. Faire tourner les livres, faire circuler les genres, faire découvrir des auteurs, faire voyager les mots. Quelques amis, une première liste. Tout s’annonçait plutôt bien. J’ai proposé de faire voyager Simone, je devais recevoir La théorie du drone, Grégoire Chamayou [1] et Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur, d’Harper Lee. J’allais découvrir le premier, et j’avais déjà lu le second. Je sifflote. Et là, c’est le drame. Renversement de situation. Harper Lee est au fond d’un carton, mais tiens je t’ai ramené ça.

Je ne voudrais pas faire ma raclette, mais la soirée s’annonce pas super.

Je suis une légende.

Will Smith.

En livre.

Collection bleue, la collection SF qui a le bon goût d’éditer Asimov, mais aussi le mauvais goût d’éditer plein de livres incompréhensiblement science fiction.

Je suis une légende.

Ginette le dévore et me regarde, narquoise. Je suis dos au mur. J’ai prôné la diversité, la découverte. Je ne vais pas avoir le choix.

Je fais la seule chose raisonnable. Je fuis.

Mais il me nargue, sur la première étagère de ma bibliothèque. Il attend son heure. Il sait que je suis déjà perdue.

Je perds le sommeil. (Si j’ai le droit. C’est une figure de style, c’est classe. L’exagération).

Je finis par craquer. Je regarde le nombre de page.

Je me lance.

tumblr_mrq2eczBL91r6uoo1o1_1280

Saleté de karma. Ginette va me narguer sur 150 générations. Parce que oui, je le dis, je l’avoue, je l’écris. Il était SUPER CHOUETTE. Maintenant ça suffit. Ne m’obligez pas à le répéter deux fois. Figurez vous que je me suis battue en lisant. Tous mes muscles étaient tendus, j’étais stressée, allez mets lui une beigne et cours, cours, cours, sauve toi A L’AIDE, laissez le tranquille. Vite les yeux qui sautent, volent, allez, allez, dites moi qu’il va s’en sortir. J’en ai discuté avec enthousiasme avec Ginette, j’ai limite envie de l’acheter pour le prêter à mon tour, fin la totale. Le vrai retour de Karma bien comme il faut.

Ne nous méprenons pas. Si vous me lisez avec attention – et patience – j’ai annoncé direct la couleur : je ne lis que des livres où il ne se passe rien, que des classiques, j’ai horreur de la Science Fiction / Heroic Fantasy / MachinTrucMucheToutCaC’estDuPareilAuMême. Ce n’est pas parce qu’à chaque fois que je lis un livre de Science Fiction je suis agréablement surprise que je viens vous le raconter qu’il faut en tirer des conclusions hâtives. Je ne suis pas de celles-là moi M’sieur Dame, je ne lis pas de ces pages là. Ou très vite, parce que quand même c’est bon.

Le pire dans tout ça, c’est que j’ai envie de me regarder le film ce WE.

Karma petit filou.

[1] Je ne pense pas en faire un article ici, mais j’ai trouvé ça très intéressant et instructif. Facile à lire, très pédagogique. Partial mais qui suscite la curiosité. Et la peur.

PS : Non je ne parle absolument pas du livre. Parce qu’il ne faut pas raconter. Mais c’est bien écrit, blabla, ça se lit tout seul, blabla, original, blabla, suspens, blabla, lisez le, blabla.

Images : Richard Matheson par JaSunni, trouvée ici, sous licence Creative Commons Attribution-Share Alike 3.0 Unported. Et une photo que je trouve très chouette par B4ck que vous pouvez retrouver ici et reproduite avec son aimable autorisation

[Richard Matheson] Je suis une légende

[Victor Hugo] Les travailleurs de la mer

Une table joyeusement entourée d’amis proches, un froid de canard dehors, des mets fins et délicats qui arrivent, un verre de vin, une conversation détendue. Une première bouchée et la découverte de goûts inattendus, surprenants. La conversation qui reprend sur ces mariages culinaires osés. Une première gorgée et un vin qui semble né pour révéler un plat, le sublimer et l’habiller.

Un premier chapitre et une histoire qui commence. Quelques subtilités, notes de bas de page. J’aimerais pouvoir relire mes livres plusieurs fois. Une première lecture pour l’histoire, le ressenti pur, les sentiments. Lire comme l’a prévu l’auteur sans aucune distraction, fioriture, préface et autres pénibilités. Une seconde lecture attentive, avec les notes, les explications, certaines clés. Et puis soyons fous, une autre lecture croisée ou chronologique dans les œuvres d’un auteur pour comprendre les liens, élargir. Je veux passer ma vie à lire. Quelqu’un pour me remplir le frigo ?

Victor Hugo, reconnaissable entre tous.
Victor Hugo, reconnaissable entre tous.

A la manière d’un plat délicieux, une première lecture est unique, fragile et merveilleuse. C’est toujours un pari risqué et formidable. Une véritable alchimie. Quand on songe à l’équilibre subtil, une lecture au bon moment, des mots qui frappent, justes et fort, une lecture hors du temps, sans horribles vilains (thou villain!) pour venir la gâcher. Personne pour te raconter la fin. Personne pour te pousser dans le métro. Des mots qui ralentissent pour te montrer leur beauté et des mots qui s’accélèrent pour te faire battre le cœur. Une première fois avec les grands héros de la littératures, avec Anna ou George, avec Jacqueline ou Antoine. La littérature, l’art des premières fois.

Et c’est pour cela que je me bats autant contre les spoils, les blogs, les méchants et les traîtres qui racontent, ruinent et gâchent ces pépites, ces miracles, cette magie. Donner envie sans raconter c’est mon sacerdoce.

Hugo le grand, Hugo le terrible, Hugo le géant, Hugo le combattant. Totor pour les intimes. Un monstre sacré de notre littérature que tout le monde connait mais qu’au final, peu de gens se farcissent. Il faut dire que sa logorrhée et ses pages au kilo sont effrayantes.

Statue de Jean Boucher représentant Victor Hugo à Guernsey
Statue de Jean Boucher représentant Victor Hugo à Guernsey

J’ai toujours aimé Hugo. Et il ne me le rend pas du tout, du tout, du tout. Quand je suis fatiguée il se fait illisible, disserte sur la vie des cailloux et la forme d’un brin d’herbe. Quand je suis motivée il m’achève d’une demi douzaine de chapitres sur le Paris moyen-âgeux. Et quand je suis sur le point de l’abandonner, découragée, il me prend par la main et m’emmène, hors d’haleine dans un tourbillons de péripéties, d’aventures, de personnages, d’amour et d’horreurs, un concentré de la vie humaine dans un demi suspens. (Demi-suspens. Les intimes de Totor reconnaîtront facilement le chemin qu’il veut nous faire prendre, c’est toujours le plus terrible. « Oh non, il n’osera pas ! » s’écrie la jeune lectrice incrédule [1]. Et bien si.)

Pour des raisons complexes et inintéressantes, il était important que je lise (Mr Bescherelle n’est rien qu’un gros rabat-joie. Je voulais un truc sexy genre que je lisasse, un truc avec du a, du chapeau, du â et il grogne en affirmant que ce n’est pas correct) Les travailleurs de la mer.

Avachie dans un fauteuil, l’air inspirée et le cheveux soyeux, d’un air hautain et supérieur, en un mot présomptueuse, j’ai lâché dans un demi sourire condescendant … « Les travailleurs de la mer » ? Facile après Les misérables. Un jeu d’enfant après Notre Dame de Paris, et même disons-le, L’homme qui rit. Disons que je maîtrise Victor quoi, on est intimes, cette lecture va être « très facile« . En vrai pas du tout. Comme à chaque fois que je lis Hugo. Comme tout le monde je survole certaines phrases le sourcil en l’air en me demandant ce que je fabrique là au milieu de tous ces mots et de toutes ces idées bien trop complexes pour mon cerveau. Et comme tous, j’espère, je termine, emportée, conquise, émerveillée, admirative.

Vous voulez un secret ? Une anecdote croustillante ? J’ai commencé par en ch*er (oui je sais, c’est ridicule cette petite étoile mais ma Maman me lit et elle a encore quelques illusions) sur la préface. Pendant 3 semaines. Sur la préface. 3 semaines. Parce que j’ouvre le livre, hop hop, hop, guillerette, premier chapitre, pouf pouf. Un premier mur. On continue. Un second mur. Il m’a fallu 15 JOURS pour comprendre que je me battais contre l’Archipel de la Manche et non contre les Travailleurs de la mer … « Introduction d’une ode à la mer : L’Archipel de la Manche — Dans la seconde édition, Victor Hugo adjoint cette présentation lumineuse de 80 pages aux Travailleurs de la mer. » . LUMINEUSE. C’est cela. Les contributeurs wikipédia ont toujours eu beaucoup BEAUCOUP d’humour. (Et moi j’ai abandonné la préface).

Victor Hugo exilé à Guernesey
Victor Hugo exilé à Guernesey

Et pourtant, je ne suis pas masochiste. Certains matins dans le métro, je manque de manquer (si j’ai le droit, ça me fait rire) ma station, emportée par les flots. Ballottée par les lignes j’ai lu en marchant. Flottant dans l’histoire j’ai fini par être emportée par le courant. Et oui, j’enchaîne les métaphores maritimes douteuses si je veux. Et certains matins, en plein cœur d’une tempête acharnée et machiavélique, bien au sec dans le métro, j’ai sorti instinctivement mon parapluie de mon sac en sortant dans la rue, m’attendant à un courroux des cieux, tellement j’étais là-bas, sur ces rochers battus par les vents à respirer les embruns et à boire la tasse.

Encore un miracle d’une première fois [2]. Juste un peu gâchée par la lecture obligatoire de ces saloper*es (bonjour Maman !) de notes de bas de pages qui ont une fâcheuse tendance à raconter l’histoire à la place de l’auteur. Genre « Le personnage est triste, ce qui annonce que dans 10 pages il va se faire découper en morceaux par Albert qui n’apparaît que deux chapitres plus tard pour favoriser l’effet de surprise« . Je vous hais tous, sachez-le.

Hugo donc, le grand, le seul, l’unique, le difficile. Hugo qu’il faut goûter avant de dire que l’on n’aime pas, et contre lequel il faut se battre pour lui arracher, parfois, une miette de génie qu’il vous concède. Hugo trop difficile et compliqué que je relirai jusqu’à le comprendre, vraiment. Jusqu’à n’avoir plus besoin de notes de bas de page.

PS : Si vous êtes vierges de tout Totor, commencez plutôt par Notre Dame de Paris, puis les Misérables avant de vous lancer dans des aventures anglaises ou maritimes. Conseil de Diabazo.

(Images : Totor est tombé (ouille) dans le domaine public, les images sont donc libres de droit. Vous les trouverez toutes sur wikipedia, de sa bouille barbue, à sa statue en passant par sa pause de jeune premier. Un grand merci au photographe pour avoir publié et rendu libre cette photo de la statue de Jean Boucher). 

[1] La vieille lectrice endurcie est nettement plus lucide. « Oh le con ! » dira-t-elle.

[2] Les grandes premières fois, celle de la découverte d’un auteur et les petites premières fois, celles de la découverte d’un livre.

[Victor Hugo] Les travailleurs de la mer